La civilisation de Tiahuanaco

 
La porte du Soleil, monument emblématique de Tiahuanaco.

le site de Tiahuanaco
Ce site, l'un des plus anciens et des plus importants de l'Amérique précolombienne est situé en territoire bolivien, à seulement 42 km de la frontière du Pérou. De Puno, comme de La Paz, de nombreuses agences de tourisme proposent l'excursion en minibus, avec un guide - Compter de 3 à 4 H de visite sur place.
Le site de Tiahuanaco est connu depuis la conquête espagnole, où il était déjà abandonné et en ruines. Le chroniqueur Pedro Cieza de Leon le visita entre 1540 et 1550 et resta ébahi devant ses colossales proportions, proclamant que c'était là "chose remarquable à voir " et ajoutait : "je considère quant à moi cette antiquité comme la plus ancienne que j'ai vue au Pérou...". Observateur, il nota plus loin que la cité avait comme un air d'inachevé et que la construction de certains édifices semblait avoir été subitement interrompue, ce en quoi il ne se trompait pas.
A la fin du 19e s., Tiahuanaco fut étudié par Alphons Stübel et Max Uhle (1892), au siècle suivant par Wendell C. Bennett (1930-1934), Arthur Posnansky (1945-1957) et surtout Carlos Ponce Sanjinés qui réalisa une campagne de prises de vues aériennes permettant de déterminer que la superficie totale du site atteignait plus de 400 ha au moment de son apogée, vers 500 de notre ère. La cité devait alors compter entre 20 000 et 60 000 habitants, chiffres considérables. Les chercheurs estiment que les parties les plus anciennes de Tiahuanaco furent édifiées vers 700 avant J.-C. et qu'il périclita vers 1000-1200 pour des raisons encore inconnues : catastrophe climatique ou invasion de peuples aymaras venus de l'atiplano. L'hypothèse d'une grande sécheresse survenue vers l'an 1000 est souvent retenue : les géologues ont démontré que les rives du lac Titicaca atteignaient jadis Tiahuanaco alors qu'elles en sont aujourd'hui éloignées d'une bonne vingtaine de kms. Le centre monumental et religieux n'occupe quant à lui que 16 ha : c'est cette partie, la seule à avoir été sauvegardée, que l'on visite aujourd'hui.


A g. : vue du Kalasasaya, photographié par Max Uhle en 1892 - A dr. : le Temple semi-souterrain, restauré dans les années 1970.

la visite
Les monuments de Tiahuanaco s'étendent sur un haut plateau désolé (3825 m d'alt.) où la végétation, constituée de quelques rares et parsemées touffes d'ichu, est caractéristique de la triste et monotone puna. La route vers La Paz longe le site sur son côté nord, tandis que la voie ferrée desaffectée qui reliait Guaqui à La Paz le contourne au sud.
La structure principale, ou Akapana, qui repose sur un monticule naturel, constituait jadis une pyramide à étages, de 194 m de long sur 182 m de large, atteignant18 mètres de hauteur. On a pensé que cette formidable construction avait surtout un rôle défensif et qu'elle pouvait ternir lieu de forteresse, car on y trouve dans sa partie supérieure une dépression, ayant sans doute fait office de réservoir d'eau, avec les vestiges d'un canal d'évacuation. Des déblaiements partiels, menées en 2009, ont révélé la présence d'ossements de jeunes enfants, indice probable de sacrifices humains.

Voisin de cette pyramide, le Kalasasaya, auquel on accède du côté Est par un escalier monumental de six marches taillées dans la roche, est une vaste esplanade qui occupe une aire de 135 x 130 m, délimitée par des piliers de pierre taillée plantés à la verticale et séparés par des intervalles réguliers. Le mot de "kalasasaya" signifie effectivement "pierre levée" en aymara. Ces blocs effilés devaient être unis entre eux par un appareillage de pierres plus rudimentaire, qui a complètement disparu, aussi a-t-on longtemps cru qu'il s'agissait là uniquement d'un alignement de pierre levées, assez comparables à des "menhirs". Dans la cour intérieure fut deterré en 1957 un énorme monolithe anthropomorphe, dit monolithe Ponce, haut de 3 m, entièrement gravé dans un bloc d'andésite de 12 tonnes et représentant une divinité ou un personnage royal tenant dans une main une coupe et dans l'autre un sceptre. Son nom est également dû à son découvreur, Carlos Ponce Sanjinés. Il se dresse aujourd'hui au centre de l'esplanade, dans l'axe du portique donnant accès au Temple semi-souterrain.


Le monolithe Ponce et les têtes sculptées du Temple semi-souterrain.

Dans l'angle nord-ouest du Kalasasaya, se dresse la fameuse Porte du Soleil, la plus célèbre des pierres sculptées de Tiahuanaco. Il s'agit, comme son nom l'indique, d`une porte ouverte au centre d'un bloc de 4 metres de large sur 3 mètres de haut. L'importance de celui-ci ne tient pas seulement à sa masse imposante, mais surtout aux frises sculptées dans la partie supérieure, représentant un personnage central, de petite taille et à la tête surdimensionnée d'où rayonnent des serpents et divers autres motifs, dont on ignore la signification symbolique. Ce personnage, que l'on a assimilé au dieu Tonapa, divinité des éclairs et de la foudre, empoigne deux sceptres qui s'achèvent en têtes d'oiseaux. L'angle sud-ouest est quant à lui occupé par le troisième grand monolithe de Tiahuanaco, baptisé El Fraile (le moine) dans lequel certains voient une représentation du dieu du Soleil. Dans les années 1940, à la vue de ces monolithes qui lui rappelaient les statues monumentales de l'île de Pâques, l'explorateur norvégien Thor Heyerdal conçut sa théorie d'une possible migration des peuples amérindiens vers la Polynésie, qu'il voulut prouver en 1947 avec la fameuse expédition du Kon Tiki, un radeau de balsa qui l'emmena jusqu'aux îles Tuamotu.
A l'arrière de l'esplanade, subsistent les traces d'un bâtiment rectangulaire de 48 m sur 40 m avec des fondations qui indiquent une série de chambre à colonnes : il est dénommé Putuni, ou encore Palais des Sarcophages car il renfermait des tombes de nobles ou de sacerdotes, hélas pillées depuis longtemps.

A l'est, face aux escaliers du Kalasasaya se trouve le Temple semi-souterrain, qui est une autre structure très intéressante de Tiahuanaco. Cette construction enfouie à 1,70 m au-dessous du niveau du site, était jadis entourée par un double mur. Mesurant 28 x 26 m, elle est constituée de pierres levées en grès rouge et de petits blocs de pierre. Des têtes-trophées, au nombre de 175, ont été encastrées dans les murs et font penser, bien que dans un style différent, aux cabezas-claves de Chavín de Huantar...
C'est dans cette structure, probablement contemporaine du Kalasasaya, que Bennett découvrit en 1932 un gigantesque monolithe (7,30 m de hauteur pour 20 tonnes), qui porte aujourd'hui son nom : le monolithe de Bennett. Il s'agit d'une statue représentant un personnage entier, dont le corps est gravé de motifs de pur style Tiahuanaco. Il fut ensuite transporté à La Paz où on le dressa à l'entrée du Stade National, avant de lui faire réintégrer le musée lapidaire du site, en 2002.

Vers le sud, en traversant la voie ferrée, la structure de Pumapuncu, ou "Porte du puma" consiste en différentes plates-formes, formées de grands blocs taillés dans le granit. Le côté oriental présente des traces de gradins, sans doute utilisés pour des cérémonies religieuses. Il est encombré de blocs isolés et abandonnés ça et là, qui laissent cette impression d'ouvrage inachevé que Cieza de Leon avait déjà remarqué et mentionné dans sa chronique.


La culture de Tiahuanaco-Huari et son expansion andine
A partir du 8e s., la culture de Tiahuanaco va essaimer dans certaines régions du Pérou, sans que l'on puisse déterminer avec exactitude la route suivie. Son premier foyer semblent être la région d'Ayacucho, avant de descendre vers la côte (Ica, Nazca, Pachacamac). On ne sait exactement si cette expansion est dûe à une poussée - forcément belliqueuse - des gens de race et de langue Aymara, ni quelle en serait la cause. Irradié a l'origine vers Ayacucho, et amalgamé à la culture locale Huarpa, le nouveau style est désigné sous le nom de Huari (ou Wari), du nom du site proche de l'actuelle Ayacucho, où il fut étudié, dans la Cordillère centrale. Celui-ci se diffuse ensuite sur toute la côte en se transformant au contact des cultures locales, notamment celle de Nazca dont il influence très nettement la céramique. Il couvre peu à peu presque tout le Pérou et se dote d'une unité politique que l'on a appellé "empire Wari". Bien qu'encore peu connues, ses structures politiques et sociales, son aspect à la fois belliqueux et impérialiste portent en germe la future civilisation des incas.


Vases de style Tiahanuaco-Huari (première période) - Fardo funéraire Huari (Ayacucho)

Décadence de Tiahuanaco
Après une centaine d'années d'expansion, la culture issue de Tiahuanaco passe par une période de décadence d'une durée indéterminée, caractérisée par un style de céramique dit "Tiahuanaco décadent", pour finalement se perdre dans des modalités régionales. Cette dernière phase prend fin aux alentours de 1200. Resurgissent alors d'autres styles régionaux, trouvant leur personnalité propre (Chimú, Chancay, Ica Chincha, Collao), qui disparaîtront à leur tour devant l'expansion inca. C'est seulement après la disparition de l'hégémonie culturelle de Tiahuanaco sur le haut-plateau que semblent avoir été élevées dans la région ces imposantes tours funéraires appelées chullpas, dont les plus imposantes se trouvent à Sillustani, près de Puno. Rondes ou carrées, elles sont faites de pierres appareillées ou grossièrement taillées; la chambre mortuaire se trouvant la plupart du temps à l'intérieur de la tour. Les tours de pierres grossières sont en général pleines et s'élèvent au-dessus de la tombe proprement dite, creusée à même le sol. Il se peut que ce type à chambre souterraine soit d'époque pré-incaïque, l'autre étant postérieure.


Dessins de différents styles de chullpas, avec la façon dont étaient disposées les momies à l'intérieur.
(illustration extraite de F. Kauffmann Doig, Manual de Arqueologia peruana).

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©Daniel DUGUAY / dduguay@club-internet.fr


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